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3 - LES VANDALES ONT PASSE... (3)



Monsieur H. GEISLER


24 août - 12 septembre
La veille de la mobilisation madame GEISLER et monsieur Emmanuel partent en auto à Lunéville et il ne reste à la maison que le valet de chambre Léon COUSIN et moi ; Nous devons cacher l'argenterie. Aidés par MASSON, on ouvre la conduite d'eau qui se trouve près du château étant cimentée. Elle permet d'y pouvoir descendre des madriers pour y établir un plancher et au moyen d'une échelle et d'une corde nous descendons l'argenterie emballée dans des paniers et ce que nous pouvons du vin dans des caisses jusqu'au moment où la cloche a sonné la mobilisation. En hâte il faut fermer, il est 6 heures du soir. Monsieur LONGEAUX, Léon et le jardinier partent en même temps je restais seule à la maison. Le lendemain, dimanche, nous avons des chasseurs à cheval installés près du château et deux ou trois jours après, un poste de soldats près du pont de l'usine. On ne pense pas voir les ‘’boches’’ si vite. JACQUOT, le garde, vient de temps en temps à la maison. On rentre les foins en écoutant le canon au loin. Les avions boches viennent jeter deux bombes. Une est tombée sur une maison de l'allée des sorbiers et une autre près de chez PIERON le marchand de vin. Là, un tonnelier est déchiqueté. Nous apprenons que les boches arrivent près de Badonviller. On voit des passages de troupes. On se rassure, on sait aussi qu'un Zeppelin est tombé là et qu'il est pris par les français mais on entend le canon fortement nuit et jour. On sait que l'on se bat et on recommence à être inquiets. On voit passer de l'artillerie se dirigeant de ce côté. On prépare un état de défense sur Raon. On a encore l'espérance, seulement d'un autre côté, on constate l’arrivée de beaucoup de blessés à l'hôpital. On transforme des maisons en ambulance et on remarque aussi des habitants de tous les pays au-dessus de Raon, qui se sauvent du danger et racontent ce qui se passe chez eux. La méchanceté des boches, les maisons incendiées, les gens maltraités. Quelques-uns s'installent à Raon, d'autres partent sur Rambervillers puis ailleurs…

Madame Maria BRACONNIER


Au retour aux Châtelles, c'est le constat d'horreur. Maria confie qu'il est impensable que des hommes puissent faire des choses pareilles dans une maison de famille bien ordonnée. En fait, elle ne comprend pas que les Châtelles sont un champ de bataille, défendu par les Chasseurs du 21ème B.C.P. Les feux fermes sont détruites et le bétail carbonisé. Nous venons tous les jours à Raon apporter les produits du jardin et faire nos courses. Chaque jour amène un changement dans les nouvelles. Vers le 20 ou le 22 août, nous venons encore avec un panier de pêches pour les vendre à la fruitière madame LOMBARD. Comme nous arrivions, cette femme vient d'apprendre la mort de son mari tué près de Lunéville et elle part en hâte pour le faire ramener sur Raon. Ce jour là, nous passons difficilement dans les rues, l'artillerie revient mais nous voyons plusieurs canons cassés. Je demande à un soldat ce qu'il en est puis me répond que les boches sont derrière eux et ajoute "plus on en tue, plus il y en a". Ne pouvant vendre les pêches, je les porte à l'hôpital où elles sont les bienvenues pour les blessés. Ils sont nombreux. Il en arrive toujours, les soeurs demandent les personnes de bonne volonté Je m'offre pour venir les aider aussi, l'après-midi et là. J'ai déjà vu ce que c'est la guerre. Je suis revenue le lendemain mais cette fois c'est pour aider à évacuer les blessés transportables. On les conduit à la gare.

24 août - 12 septembre
La Supérieure me dit que les boches sont tout près et que nous sommes à la veille d'un grand coup. Toute la journée du 23 est employée au transport et le soir, il ne reste à l'hôpital que les grands blessés. Je rentre aux Châtelles bien émue et seule . Le père JACQUOT est près des siens à Raon. Je ne me suis pas couchée. Je crains d'être surprise. Au milieu de la nuit, il fait tout à fait noir. J'entends passer de la troupe en silence. Je descends sur la porte du vestibule et en effet, des soldats viennent devant la maison. Je me demande si c'est des boches. Je m’apprête à refermer quand un officier s'approche pour me demander si la route de Saint-Dié est encore éloignée. Ils partent du côté de Celles-sur-Plaine. On espère encore que les boches ne viennent pas jusqu'à Raon mais le lendemain en allant faire les courses, les rues sont de nouveau remplies de soldats Il n'y a plus de pain. Il a été réquisitionné pour la troupe. Les habitants de La Neuveville commencent à partir. On apprend que monsieur le Curé de Raon part ainsi que le maire et le Président de la Croix- Rouge. La route de Rambervillers est pleine de monde les gens se sauvent comme ils peuvent à voiture, à pied, en auto. Les habitants de Badonviller, Parux, Celles et les autres ont raconté ce qui se passe sur le passage des allemands et ont donné la panique. Nous revenons aux Châtelles où le chemin d'Etival est encombré de voitures et de piétons. Il est près de midi. J'ai préparé une soupe aux choux pour JACQUOT et moi. A l’instant de nous mettre à table,nous voyons un soldat venir en courant à la cuisine. Il est tellement noir que nous ne l'avons pas reconnu. C’est monsieur Georges SCHWINDENHAMMER. Il vient me demander à manger pour lui et son camarade. Il ne peut se rendre chez ses parents. Je lui donne une partie de notre dîner et nous dit que les boches sont tout près. L'après-midi en faisant un tour dans la maison, je m'aperçois que madame a laissé ses fourrures. Je les emballe et les cache au-dessus du calorifère, recouvertes de vieux papiers espérant que dans l'obscurité elles sont en sécurité. Malheureusement, elles ont été prises (nous ne retrouvons qu'un manchon tombé à terre). Dans le courant de l'après midi, il est arrivé des Chasseurs à cheval. L'officier me demande s’il est possible de le laisser monter à la tourelle. Je m'offre de le conduire et il me montre les soldats occupés à établir un poste de mitrailleuses sur le versant de Chavré. Celui-ci me déclare que les boches sont là pour la nuit et s'informe si je compte rester seule à la maison. Comme je ne comptais pas si vite être obligée de partir, il m’informe que c'est insensé de rester là isolée et que la bataille va avoir lieu sur tout le pays. Que c'est plutôt dangereux. Dans le moment, chez MASON et CHAMPION viennent m'en dire autant, qu'ils partent aussi mais que dans tous les cas nous verrons si à ETIVAL nous serons plus en sécurité.… Il est 17 heures, je me suis préparée comme eux. Nous sommes tous bien désolés de laisser tout çà puis de partir. Nous nous promettons de ne pas aller plus loin que Etival. Ainsi nous nous mettons en route à notre tour, à la nuit presque seuls, presque les derniers. Nous arrivons chez monsieur MICHEL cultivateur à Etival. près du gros chêne. Il nous reçoit pour y passer la nuit. Nous avons emmené le poney et sa voiture, son avoine et un peu de foin, les quatre chiens et leur pain. Pour nous, quelques provisions puis chacun son petit paquet de linge de rechange. La voiture ne peut contenir davantage et ce n'est que provisoire. Nous avons donc passé la nuit dans la grange en attendant les évènements. Vers 8 heures, MASSON et CHAMPION partent pour aller voir ce qui se passe avec l'intention de donner à manger aux vaches et les traire si possible. Mais arrivés à moitié du chemin, ils rencontrent des soldats français qui se sauvent. La plupart sans arme, quelques-uns blessés qui leur disent de retourner car les allemands sont à Raon et qu'il n'y a aucune défense de préparée. Dans le même moment, un obus tombe à la Pierre-d’Appel puis un autre. On entend ensuite le sifflement des balles. Nous ne pouvons rester là, il faut partir. Le poney se cabre à chaque coup. On se hâte et nous partons du côté de Saint-Rémy. On aperçoit les obus tomber sur le pays qui se trouve sur le côté de la route. Les avions boches se montrent et nous suivent. Nous nous retrouvons avec une foule venant de tous le secteur de Saint-Dié et de cette ville même. C’est un vrai troupeau, voitures avec des boeufs chargés de ménage, camions de troupes qui montent vieillards et enfants, petites voitures de toutes sortes. Toute cette cohue soulève une poussière aveuglante et le soleil est écrasant. Toute cette cohue soulève une poussière aveuglante et le soleil est écrasant. Tout ce monde marche presque en silence, et on se demande où l’on va échouer. Nous avons déjà traversé deux villages dont je ne sais plus les noms. Nous arrivons au troisième mais là, notre convoi se trouve coupé par de la troupe et une quinzaine de canons de 75. Il faut marcher quand même et sur le côté de la route. Combien de kilomètres a-t-on fait ? Poussière et chaleur, on a du mal à suivre le convoi. Enfin les soldats nous quitte pour se poster à la Chipotte. Quant à nous, nous suivons le chemin qui nous amène près d'un petit pays appelé Rouges-Eaux. Nous avons marché 24 km.. Dans ce village composé d'une dizaine de maisons, nous sommes peut-être 2 ou 300 personnes venant de tous les environs. Arrivés parmi les derniers, nous ne savons pas où nous mettre. On entend le canon derrière la montagne. On se demande ce qui se passe à Raon. Tout le monde est anxieux. Un habitant d'Etival possédant un vélo se décide d'aller aux nouvelles. Revenu peu après, il nous apprend que les fermes des Châtelles sont en feu. Les derniers fuyards ont vu en passant mais on ne sait rien pour le château et l'usine. Chez MASSON et moi, nous pleurons. Nous avons passé là une bien triste journée. Sur le soir, le temps se met à l'orage. On a la pluie, il faut se réfugier dans une grange qui est déjà bien habitée. Le lendemain, cette pluie c’est un peu arrêtée mais nous n'avons guère de provisions. Nous sommes allés comme beaucoup d'autres, ramasser les restes et débris d'une vache que les soldats ont tué près du pays. On nous prête une casserole et chaque ménage fait cuire sa portion. L'après -midi, il arrive encore en masse des habitants de Saint-Dié. Nous ne pouvions plus rester là. Nous décidons donc de nous remettre en route pour revenir aux Châtelles. La pluie recommence à tomber mais malgré cela, nous partons. Arrivés à 2 km environ, les soldats nous font retourner. On ne peut pas passer. Ne pouvant plus revenir aux Rouges-Eaux, nous remontons au hameau voisin du nom de Mortagne et toujours par une pluie d’averses. Nous avons un chemin tellement raide que le poney ne peut monter seul. Un le prend par la bride et les autres poussent la voiture. Nous sommes mouillés entièrement. Nous demandons asile à la première maison. C'est des pauvres gens, qui nous font bon accueil. Ils nous font du feu pour nous sécher. Nous mettons le poney à l'abri et nous pouvons faire une soupe aux pommes de terre bien accueillie par tous. Nous y passons la nuit, le canon semble se rapprocher. Nous nous demandons si nous n'allons par être surpris. On voit les boules de fumée de chaque obus. Nous n'avons presque plus de pain. Nous décidons de partir. En arrivant, nous retrouvons DESRUES et sa famille. Il a emmené Babet et sa charrette et est accompagné de toute la famille de sa femme venant de Parux. Ils sont bien 15 ou 16. Il nous dit que le pays est rempli de monde et qu'ils vont aller plus loin. Nous continuons notre route et retrouvons toute la famille GRUET puis TREBES. Tous prêts à quitter Mortagne pour nous suivre. On fait route ensemble, nous traversons le village de Brouvelieures où nous rencontrons une partie des habitants de La Neuveville déjà installés. Impossible de trouver un logement. Nous marchons jusqu'à Bruyères. La route est remplie de soldats. Nous marchons sur le côté du chemin avec bien du mal. Nous ne sommes plus seuls, c'est maintenant la route et l'encombrement. On arrive à Bruyères mais ne pouvons traverser la rue. Il faut contourner le secteur et remonter à Laval. Dans ce pays peu hospitalier, personne ne veut recevoir d'émigrés. Le maire répond qu'il n'y a pas de place et nous sommes invités à partir. Trop fatigués, nous décidons de rester là quand même et nous trouvons le moyen d'entrer dans une grange mais la propriétaire veut absolument nous en faire sortir. Comme nous ne sommes pas seuls, elle se trouve débordée et enfin nous laisse mais part en colère. Nous avons passé la nuit. Le foin est sur un grenier. Pour y monter, il n'y a qu'une échelle après laquelle plusieurs bâtons manquent. Les chiens ne voulant pas me quitter et ne pouvant monter à l'échelle, je suis restée en bas avec le poney. Le lendemain seulement nous voyons qu'un escalier allant au grenier se trouve dans un corridor à côté, et que la propriétaire a voulu nous en priver. Le lendemain, une pauvre vieille femme en face, nous offre de faire notre café chez elle. Nous avons acheté une casserole à Bruyères, du café et du sucre mais plus de pain. C’est là tout notre déjeuner. Bien désolés tous, et ne sachant rien de ce qui peut se passer, tous ceux comme nous à Laval n'étant pas mieux renseignés. On se remet en route pour revenir sur nos pas à Bruyères. Entre Laval et Bruyères, nous rencontrons une cinquantaine de prisonniers boches plutôt arrogants que timides. Quelques personnes qui les suivent nous disent, qu'on ne laisse pas passer. Mais nous voulons êtres sûrs et nous continuons notre route. Nous sommes tout près de Bruyères. Un cycliste se détache de la bande pour aller aux nouvelles mais il revient peu après nous dire qu'on ne laisse passer personne. Il est près de midi. Nous sommes tous exténués par la chaleur, la faim et le chagrin. Pour mon compte, je n'ai plus de forces, je me trouve un peu en arrière de la colonne près des casernes lorsque j'entends quelqu'un me demander si je veux du pain. En même temps, je vois un soldat qui me tend une miche par dessus la palissade. Je veux lui payer mais il est déjà loin. Avec quelle joie toute la troupe d'émigrés s'est partagée le pain. Dans le même instant, nous voyons sortir de la caserne deux douaniers s'apprêtant à renverser le reste de leur soupe dans le fossé. En voyant ce geste, tout ce monde affamé réclame la soupe et chacun s'amène autour de la marmite ; Louche, cuillère, tasse, on puise à même. La joie revient sur les figures, en même temps que les larmes. Plus loin d'autres soldats distribuent des haricots cuits et de la viande. Ils remplissent notre casserole, ce qui nous permet de pouvoir rentrer à Laval pour y passer la nuit.. A notre arrivée, nouveau discours avec notre propriétaire toujours furieuse mais personne ne répond. On s'installe quand même. Le lendemain, ce qui fait déjà six jours de voyage, nous décidons de nous rendre jusqu'à Arches avec l'espérance que nous pourrons peut-être avoir le chemin de fer. On se met en route. On est arrivé à Arches le soir ; Là du moins, nous sommes bien reçus et je peux aller à la gare. On me dit qu'un train passe sans doute dans la nuit. C'est là que nous décidons que MASSON tâche de trouver de quoi à se loger en gardant le poney et sa voiture et, je partirais chez ma belle-mère près de Bourbonne emmenant Denise et son grand-père. Nous restons à la gare attendant un train pour Épinal. C’est un train sanitaire rempli de blessés. Il n'y a qu'un wagon de 1ère classe. On nous y fait monter avec nos chiens Cora, Pierrette et Miette. Nous voyageons une journée et une nuit pour aller jusque là. Chaque fois qu'on s'occupe des blessés, on nous dit de descendre pour avoir notre portion de bouillon ou du lait. Nous sommes mieux que sur le chemin. Huit jours après notre arrivée, chez MASSON ne trouvant pas de logement arrive nous rejoindre Marie et moi. Nous allons aux nouvelles à Bourbonne. Il y a là beaucoup de personnes de La Neuveville entre autres connus, la famille VION. Aussitôt que nous apprenons que les boches sont partis de La Neuveville, nous décidons MARIE et moi de revenir. Nous prenons à nouveau le train à 21 heures. Les employés nous disent que nous n'irons pas jusqu'au bout, ils ne nous font pas payer, nous disent que c'est à nos risques et partons quand même. Nous avons hâte d'arriver. A Épinal, on nous a fait pendre la ligne de Saint-Dié nous disant qu'on ne sait pas si nous pourrons arriver jusqu'à Raon. Nous voyons les ruines de Saulcy-sur-Meurthe et de Saint-Léonard en passant et enfin, on arrive à Saint-Dié. Les ruines fument encore. Du monde plein la gare qui monte dans le même train que nous. Nous reconnaissons plusieurs personnes de Raon qui rentrent aussi pour savoir. Après quelques jours d'exode aux confins du département, Maria retrouve ses Châtelles. Le train de retour dans un paysage de ruines encore fumantes. L'envie de savoir.… En arrivant près des Châtelles, en chemin de fer, nous voyons le château debout toutes les fenêtres ouvertes, les dépendances aussi debout mais une partie du toit enlevé et alors les fermes en ruines. Nos ménages et nos souvenirs n'existant plus, nouveau chagrin pour toutes les deux. Le train ne peut pas aller en gare puisque le pont est en partie écroulé. On nous fais descendre à la petite gare de Celles (Transit). Nous partons Marie et moi du côté de l'église Saint-Luc. En chemin nous rencontrons COMTOIS l'air égaré et nous lui demandons les nouvelles. Il nous raconte qu'étant chez lui, les boches l'ont malmené et fait sortir pour mettre le feu. Ayant voulu résister, ils l'ont attaché près de la porte, ont mis le feu et ne l'ont détaché qu'à la dernière minute. Il a passé un terrible moment. Nous nous dirigeons vers l'église. Il ne reste que les murs. L'intérieur est rempli de vieilles nippes, des matelas tachés ou éventrés, un tas d'articles de bazar, de la vaisselle on rentre tout là pour que chacun y cherche son bien mais dans quel état ! nous continuons notre route personne dans les rues, tout écroulé brûlé. Nous allons voir chez madame DE LONGEAUX. Nous trouvons toutes les portes et fenêtres ouvertes, la table de la salle à manger garnie de vaisselle, la cuisine de même et partout un désordre incroyable. Nous fermons les portes provisoirement, en espérant trouver un ouvrier pour les consolider pour la nuit et nous partons aux Châtelles. Arrivées, nous trouvons toutes les portes ouvertes les vitres cassées. On ne marche que sur du verre autour du château. Tous les tiroirs des meubles sont jetés dehors avec leur contenu. On ne vois que ruines, branches d'arbres, pierres tombées de la cheminée, ardoises, douilles d'obus, tiroirs vidés jetés dehors, pêle-mêle du linge taché de sang et de boue. Ma machine à coudre et celle de Clémence jetées dehors sur le côté et toutes rouillées. On ne sais où passer sous le sapin devant la maison c'est un véritable fumier mouvant et une odeur insupportable. En entrant à la cuisine, on marche sur des ponts. Nous reconnaissons les rallonges de la table de la salle à manger, mises là pour pouvoir marcher car le sol est mouvant, rempli par l'eau des conduites cassées. Il y a de tout, plumes de volailles, épluchures de légumes, os et débris de toutes sortes, de la graisse, les poêles à frire, des gamelles cassées enfin les tables hachées de coup de couperets et de la vaisselle partout. Le fourneau cassé, le monte-charges est garni de graisse et tout est moisi. On ne peut y mettre les doigts. La salle de bains est dans le même état. On a fait la cuisine à la cheminée. La petite cave est vidée de son contenu, provisions de toutes sortes ont disparu. Les portes des caves au vin sont enfoncées et vidées. Le calorifère a été ouvert des deux côtés pour regarder dans les tuyaux. J'y avait caché un jambon et du lard, tout est parti. Le sous-sol à été bousculé entièrement et tous les objets ramassés en un tas énorme. Nous avons trouvé un pied resté dans une botte. Mes habits du dimanche couverts de boue. Les confitures et le miel volés et le plus propre, les cabinets d'aisance débordés. Nous montons à la salle à manger. Les meubles sont avancés au milieu et vidés, la vaisselle est partout, les buffets sont vides, les tiroirs sont dehors, le plancher est collant de saleté, le tapis est jeté dehors et déchiré, le salon est tout à fait lamentable, la porte donnant sur la terrasse est brisée, les fauteuils sont dehors, le tapis est en charpie un éclat d'obus a pénétré là et a enlevé un morceau de plancher et brisé un lustre. Nous voyons la table ouverte et garnie de nappes et serviettes, des fleurs dans des vases, des assiettes et des verres. On voit que les boches ont voulu faire la fête. Nous trouvons une vieille ombrelle blanche et un chapeau à haute forme, objets pris à la maison contre la table il y avait un lit du valet de chambre garni de draps mais rempli de sang . Un blessé avait sans doute été déposé là, c'était répugnant. ! Le fumoir était dans le même état que le salon. Tous les livres de l'armoire étaient jetés au milieu de la pièce, les vitres cassées jonchaient le sol, la bibliothèque était de même, la grande table du vestibule était démontée et mise dehors. On ne reconnaissait plus rien dans un tel désordre. Nous montons au premier étage. La chambre de madame était un peu moins sale. On voyait qu'elle avait dû servir à un chef, mais pillée, le lit était au milieu de la chambre et celui de la chambre de Monsieur monté à côté, tous les deux garnis, l'armoire était avancée du mur et les tiroirs forcés et vidés ainsi que ceux de la commode et de la table. Le petit bureau ouvert également comme toutes les armoires, la pendule et les bibelots enlevés mais alors seau de toilette et accessoires garnis. C'est la seule chambre où il n'y avait pas eu de sang. J'ajoute que trois boches ont dû mourir aux Châtelles ou aux alentours. Ils ont été enterrés dans le verger près de la maison et leurs tombes étaient garnies de croix et de fleurs repiquées. Tandis que le Chasseurs alpin enterré de l'autre côté n'avait qu'une Croix, et pas de nom. Toutes les autres pièces étaient garnies de lits dédoublés changés de place, matelas par terre et tous remplis de linge sale taché de sang et d'autre chose encore une odeur nauséabonde répandue partout nous obligeait de tenir nos mouchoirs sur notre nez. Les garnitures de toilette étaient remplies, les cabinets d'aisance ne fonctionnant plus, étaient à bord et avait coulé le long du grand escalier. On ne peut croire que des hommes aient pu établir une ambulance dans une pareille saleté. Le second étage était encore plus lamentable. Là, les obus avaient pénétré en cinq endroits. Les boches avaient bouché les trous avec des draps, des dessus de lit. Là aussi les lits étaient dédoublés et tachés de sang comme en dessous, collés au plancher. La lingerie était vidée de son contenu et pour en faire un dortoir. Les boches avaient monté un énorme tas de foin de 25 cm. Au moins l'eau tombant par les trous d'obus avait complété le désastre. Nous étions navrées de voir semblables choses. Il fallait commencer à faire le plus urgent. C'était d'abord de trouver un ouvrier pour faire fermer les portes d'entrée pour la nuit. MARQUET n'était pas encore mobilisé. Nous l'avons fait venir et il a fait le nécessaire pour la nuit ainsi que chez Mme de LONGEAUX. Le lendemain, monsieur POINT étant revenu nous a accompagné pour calfeutrer les trous d'obus avec MARQUET et finir les fermetures de notre côté. Je vous parle des cabinets. Nous avions fait un trou dans la pelouse et au moyen d'une vieille casserole, nous avons passé notre après-midi à vider tout. Nos vêtements enlevés, car l'odeur nous accompagnait. Quel travail, on ne peut croire ce que ces hommes ont fait comme hygiène c'était du propre.


Jeudi 10 septembre 1914
L'on vient au pain de Bertrichamps, Thiaville, Pierre-Percée, Celles-sur-Plaine, Neufmaisons ! Notre farine s'épuise et tout manque. Pour combien de temps en avons-nous encore ? Nous venons de recevoir des allemands qui, eux, ne manquent de rien, huit chevaux blessés. On en fait abattre un immédiatement, distribué aux travailleurs. 18 heures : le commencement du mortel ennui et des pensées les plus contradictoires. Toute la nuit, on guette le moindre bruit, on va de son lit à la fenêtre.


RAON L'ETAPE


Vendredi 11 septembre 1914
C'est la retraite allemande, cette fois c'est bien visible. Retraite de 22 heures à 1 heure. Les artilleurs, les fantassins, les cavaliers, les convois tout cela défile rapidement revenant de La Haute-Neuveville. Un espoir soudain nous prend au coeur ! Ils sont battus. et je dis à ma femme : "demain nous entendrons le canon français".


Monsieur ARNOUX

Ce n'est pas encore fini. A 8 heures montent trois compagnies de Chasseurs à Pied, reconnaissables à leurs shakos et faciles à compter car ils ont une cuisine roulante par compagnie. Ils vont à la Haute-Neveuville. 10 heures 30 : une demi compagnie du 13ème Pionniers met sac à terre près de la maison que j'occupe. Une équipe mine le pont sur la Meurthe, une autre se dirige au pont de Thiaville, une autre encore au pont du Plein de la Roche. Ils vont nous faire sauter ! Vite je fais traverser la Meurthe à ma femme et à ma fille ne voulant pas rester à Raon au moment de l'explosion. 3 heures : les allemands retirent leurs fils télégraphiques. Les rues se vident. On attend le coeur serré. On sent que quelque chose de décisif se prépare. Une batterie allemande vient se mettre en position devant la maison que j'occupe (chez M. PIERRON à La Neuveville). 5 heures : ils s'en vont. 9 heures. : un obus rapplique !

Samedi 12 septembre 1914
4 heures : fracas terrible, épouvantable. Les pont sautent mais on peut toutefois passer sur le pont de Raon à La Neuveville. Un trou béant C'est raté ! Les autres ponts sont démolis. Les allemands sont au Chauffour. Les français à La Haute-Neuveville. Aurons nous encore une bataille ? La matinée se passe sans incident. 2 heures. : les premiers éclaireurs français (4ème Chasseurs d'Afrique) et 20ème Bataillon de Chasseurs entrent à Raon. Les petits soldats français sont acclamés en un instant, toute la population se rassemble. On crie : "Vive la France" "Vive l'Armée" ! On pleure, on rit, on se serre les mains. Le cauchemar est fini. Les allemands évacuent le pays.

BOMBARDEMENTS

12.08.1915 - 69 obus
08.09.1915 - 11 obus
09.09.1915 - 89 obus
13.02.1916 - 1 bombe d’avion atteint un wagonnet en gare
20.02.1916 - 1 bombe jetée par avion sur la même gare
11.03.1916 - 1 bombe larguée à 13 heures 30 et 67 obus causent des dommages matériels, 12 blessés, 1 tué
11.03.1916 - 60 obus, incendie maison LECUVE
15.03.1916 - 40 obus sur l’agglomération
30.03.1916 - 2 bombes d’avion, près de la scierie du Fays, l’autre à Chavré
02.04.1916 - 2 bombes d’avion à 10 heures près du Plein de la Roche
04.03.1916 - 2 bombes
10/11.03.1916 - 2 bombes jetées ainsi que des dragées empoisonnées
07.05.1916 - 4 bombes sur l’agglomération
09.05.1916 - 4 bombes à 4 heures sur le quartier de la Côte et près de l’abattoir
21.05.1916 - 7 bombes
21.06.1916 - 2 bombes
24.06.1916 - 8 bombes
01.08.1916 - 5 bombes
07.01.1917 - tir à la mitrailleuse sur la ville par un avion ennemi
09.04.1917 - 2 bombes
14.04.1917 - 5 bombes
04.06.1917 - 4 bombes
4/5.09.1917 - 26 bombes aux abords de l’usine à gaz et l’entrée du faubourg de Badonviller. Dégâts sérieux
23.01.1918 - 3 bombes
13.02.1918 - 3 bombes
15.09.1918 - 1 avion allemand abattu à proximité des casernes. Les 2 aviateurs tués.



Extraits d’articles de Louis Sadoul, paru dans « Le Pays Lorrain » - 1921



Louis Roger Charles SADOUL (1870/1937)

« A la mémoire des soldats du canton de Raon-l’Étape morts pour la patrie »

Il est de donner une idée générale suffisamment précise des batailles qui se sont déroulées en avant ou autour de Raon-l’Étape, de 1914 à 1918. Combats du Donon, escarmouches de la vallée de la Plaine, bataille de la Chipotte, la marche en avant après la victoire, bientôt la longue et désespérante lutte des tranchées, la Chapelotte avec les assauts d'infanterie, nos populations ont vécu tout cela. Mais de ces batailles, elles n'ont guère connu que quelques détails, l'ensemble leur a jusqu'ici échappé, l’attachement profond à la région de Raon-l’Étape, le culte pieux aussi à la mémoire de ceux qui y sont tombés et y dorment leur dernier sommeil. Les Allemands ont seulement voulu faire en Lorraine et dans les Vosges, une diversion aux opérations de l'ouest. Diversion imposante certes, appuyée sur des forces importantes qui a laissé derrière elle bien des ruines et des dévastations puis bien des morts, ceux qui dorment par milliers dans nos champs, nos forêts et nos cimetières mais diversion tout de même à laquelle ils n'ont jamais donné la mission et le but de remporter une victoire décisive.
Du côté allemand avaient été concentrées en Lorraine la VIe armée avec les contingents bavarois du prince RUPRECHT et la VIIe armée général Von HEERINGEN. Les forces françaises comprenaient la 1e armée qui occupait les Vosges et avait pour chef le général DUBAIL. Son chef d'état-major était le général DEMANGE. Le lieutenant-colonel DEBENEY dirigeait le bureau, celui des opérations. La 1e armée se composait des 8e Corps (CASTELLI), 13e (ALBY), 21e (LEGRAND), 14e (POURADIER-DUTREUIL puis BARETH) enfin de formations diverses, 2e brigade coloniale (SIMONIN puis MARCHAND), 58e, 66e et 71e divisions de réserve. La VIe armée allemande avait pour commandant le prince héritier de Bavière avec les Ier, IIe et IIIe Corps Bavarois actifs, le Ier Corps Bavarois de réserve et le XXIe Corps Allemands. La VIIe armée opérait au delà et dans les Vosges sous les ordres du colonel général JOSIAS Von HEERINGEN qui avait pour chef d'état-major le général lieutenant Von HAENISCH. La VIIe armée comprenait notamment le XIVe corps (Von HEERINGEN), le XVe (DEIMLING), les XIVe et XVe de réserve, la XIXe division saxonne et diverses formations de réserve.
Dans nos forêts aux débuts de la guerre allait surtout combattre le 21e corps celui d'Epinal, qui avec le 20e est cher à tous nos cœurs de Lorrains. Il avait pour chef le général LEGRAND et comme chef d'état-major le lieutenant-colonel de BOISSOUDY qui commandera plus tard l'armée des Vosges devenue alors la 7e armée. Le général LANQUIETOT commande la 43e division (149e et 158e R. I., 1er, 3e, 10e et 31e chasseurs). L'autre division, la 13e, est plus spécialement celle où servaient les soldats du canton de Raon. Son chef était alors le général BOURDERIAT qui sera remplacé le 31 août par le général BAQUET. Le colonel HAMON commande la 26e brigade (21e et 109e R. I., colonels FRISCH et AUBRY). Le général BARBADE est à la tête de la 25e brigade (17e R. I. et 17e, 20e et 21e chasseurs). Le 21e corps allait trouver devant lui le XVe corps allemand celui de Strasbourg. La division allait se heurter aussi à la 28e division de réserve, une division badoise commandée par le général Von PAWEL. C'est la 28e division qui se déshonorera par les sauvages exécutions de la vallée de Celles. Tels sont les acteurs du grand drame.

Les chefs et les troupes. 
Dans cette bataille de trois semaines, quelles troupes allaient se trouver face à face ? Du côté français, au col même de la Chipotte et à ses abords immédiats, le 21e corps formait la masse principale, chasseurs de la 25e et de la 86e brigade, fantassins des 17e, 21e, 109e, 149e et 158e régiments. Au 21e corps, avaient été adjoints les coloniaux des 5e et 6e régiments formant la 2e brigade, celle de Lyon. Le 25 août, allait arriver d'Alsace, la 44e division qui comprenait notamment les 97e, 157e, 159e et 163e d'infanterie et les cavaliers du 4e chasseurs d'Afrique. Cette division, affectée d'abord à la garde des Alpes, avait été appelée en Alsace, dès que la neutralité de l'Italie était devenue certaine. Elle allait se compléter avec d'autres éléments, notamment avec les 54e, 57e, 60e et 61e bataillons de chasseurs. A la Chipotte, elle formera deux divisions, qui malgré l'anonymat de cette guerre, seront pendant quelque temps officiellement désignées sous le nom de leur chef. C'est la division de VASSART c'est la division BARBOT prolongement sur la gauche, combattirent non loin de la Chipotte, vers Ménil et Nossoncourt, des éléments du 13e corps. Sur la droite, le 21e Corps se reliait au-dessus de Nompatelize et en direction de la « colline des eaux » avec le 14e Corps (27edivision). Dans les derniers jours arriva d'Epinal la 71e division de réserve au moment où partaient pour un autre point du front les derniers corps actifs. Du côté allemand, face à la Chipotte se trouvait le XVe Corps appuyé par la 28e division de réserve. A sa droite, le XIVe Corps prendra part à la bataille de la Chipotte et notamment la 58e brigade. Des fractions du Ier corps bavarois parurent aussi sur le front de Sainte-Barbe-Nossoncourt. Enfin vers le 6 septembre, le XVe Corps de réserve remplacera le XVe Corps actif, diverses formations de réserve entreront aussi en ligne sur le front Saint-Dié-Baccarat. Le XIIIe corps, affecté d'abord aux armées de Lorraine ne tardera pas à être relevé et envoyé à l'aile droite allemande, il ne prendra pas part aux batailles de la Mortagne et de la Chipotte. La 1ère armée était commandée par le général Dubail dont le quartier général d'abord à Rambervillers fut transféré bientôt à Epinal. Son chef d'état-major était le général DEMANGE. Le lieutenant-colonel DEBENEY dirigeait le 5e bureau, celui des opérations. Le 21e corps était sous les ordres du général LEGRAND. Le chef d'état-major du 21e corps était le lieutenant-colonel de BOISSOUDY qui commandera l'armée des Vosges devenue la 7e armée. Le général BOURDERIAT qui sera le 31 août remplacé par le général BAQUET et le général LANQUETOT commandaient les 13e et 43e divisions, le général BARBADE et le colonel HAMON les 25e et 26e brigades. La 2e brigade coloniale avait pour chef le général SIMONIN originaire des Vosges, engagé de 1870, soldat énergique et entraîneur d'hommes sera atteint le 25 août au soir sur la route de Ménil à Anglemont par un éclat d'obus et devra quitter ses hommes qu'il adorait. Son successeur sera le colonel MARCHAND et c'est lui qui commandera les coloniaux à la Chipotte. De VASSART commandera sa division qui deviendra plus tard la 76e. Entre tous se détache le général BARBOT qui après avoir donné à ses hommes une telle âme que la 77e division reste pour tous et notamment pour les Vosgiens des 57e, 60e et 61e bataillons de Chasseurs, la division BARBOT. A partir du 4 septembre, les deux divisions formeront à la Chipotte un corps d'armée provisoire commandé par le général DELETOILLE. Le colonel MORDACQ qui commande un des régiments de la division BARBOT et dont l'attitude au feu fut si belle ; le colonel HOUSSEMENT du 158e, originaire de Thiaville, un héros que la mort guette. Aux chasseurs, le commandant RAUCH du 21e, le bataillon des Raonnais. Soldats et chef, dignes les uns des autres. Après les batailles des Vosges, RAUCH disait « Mes chasseurs m'ont fait vivre les plus belles heures de ma vie ». En Artois sur la sinistre et glorieuse colline de Lorette, nommé depuis quelques jours lieutenant-colonel, le commandant demandait comme faveur de marcher encore à la tête de son bataillon pour la dernière attaque. Ses chasseurs lui rendaient en estime et en affection l'amour qu'il avait pour eux. Au 1er bataillon le commandant TABOUIS, au 31e le commandant HENNEQUIN. Le capitaine MADELIN commandait le 3e. Le commandant RENAUD était tombé à Pexonne, le capitaine CHARPENTIER n'avait gardé le commandement que quelques heures et avait été frappé à mort au pont de Thiaville. Le capitaine MADELIN n'était pas le plus ancien. La confiance de tous lui donna le commandement. Les rangs des officiers, des hommes, de tous, étaient delà bien décimés. Le commandant EVENO, le capitaine BRUNET du 10e que d'autres encore étaient tombés au soir du 25 août en avant de Sainte-Barbe. Leur sacrifice n'avait pas été inutile. Il avait arrêté l'avance allemande, il allait tremper plus vigoureusement encore l'âme de ceux qui continuaient à combattre. Les troupes allemandes des Vosges formaient la VIIe armée sous les ordres du colonel-général JOSIAS Von HEERINGEN. Celui-ci avait été jusqu'en 1915 ministre de la guerre et avait présidé aux premières réformes qui annonçaient la grande lutte de 1914. A la VIIe armée, il avait pour chef d'état-major le général-lieutenant Von HAENISCH. Le commandant du XVe corps était un des rares chefs allemands dont la France connût le nom. Ancien colonial, le général Von DEIMLING avait apporté la morgue et la raideur prussiennes. Son quartier général était à Raon. Au XIVe Corps, sous les ordres du général Von HEERINGEN, le général STENGER commandait la 58e brigade, avec les 112e et 142erégiments. C'est lui qui, le 25 août, dans la forêt de Thiaville dicta l'ordre sauvage d'achever les blessés. « A partir de ce jour, commanda-t-il, il ne sera plus fait aucun prisonnier, les blessés, armés ou non, seront abattus. Les prisonniers, même en grandes unités constituées, seront mis à mort. Il ne doit pas rester un ennemi vivant derrière nous ». (Enquête officielle, 3e volume, pages 66 et suivantes). Les Bavarois du Ier Corps étaient sous les ordres du général XYLANDER. La 28e division de réserve, division badoise était commandée par le général Von PABEL celui dont les troupes avaient fusillé les maires et les curés des villages de la vallée de Celles. Au XVe corps, manquait un de ses chefs, celui de la 85e brigade et des 105e et 126e d'infanterie. Erich LUDENDORFF, le futur quartier-maître général des armées allemandes, le « Kriegsherr » de la grande lutte était général de brigade à Strasbourg. Il quitta la ville le 2 août, désigné comme premier quartier-maître de la IIe armée (von Bulow).

Les premiers combats. 
Dans la nuit du 30 au 31 juillet, les troupes des Vosges reçurent l'ordre de prendre leurs positions de couverture. Le 21ebataillon de Chasseurs quitta sa caserne de Raon aux premières heures du jour. L'historien Louis MADELIN alors en vacances à la Trouche, le vit passer. « Le 31 juillet, écrit-il dans son livre le Chemin de la Victoire, nous fûmes réveillés à l'aube d'une façon magnifique et pathétique. Dans la vallée toute scintillante et rosée sous le premier soleil, un chant splendide s'élevait, le plus beau que j'eusse jamais entendu c'était, chantée très exactement par mille bouches à la fois, la Sidi-Brahim. Son chef en tête, le commandant Rauch, qui, droit sur son cheval, tout le premier, chantait, les fanions flottant à la brise du matin, les clairons et tambours soutenant le chant inspiré, le 21e chasseurs marchait vers la ligne bleue des Vosges, il marchait d'un pas élastique et comme vibrant. Et longtemps après qu'il eut passé, on entendait, répercutéé par les échos de l'étroite vallée, cette belle Sidi-Brahim, évocatrice d'un des exploits héroïques de l'arme et faisant comme éclater le cirque des monts. Dans notre hameau, secoué jusqu'aux moëlles, tous les cœurs s'élançaient derrière ces enfants qui allaient à la gloire et marchaient à la mort ». Du « Chemin de la Victoire », le 21e chasseurs, à cette aube radieuse du 31 juillet 1914, commençait la première étape. Ce chemin, nul alors ne se l'imaginait ni si sanglant, ni si glorieux, nul n'aurait osé penser qu'il faudrait plus de quatre années pour le parcourir en entier. Mais, sur ce chemin, le 21e bataillon trouvera une gloire impérissable, il va être un bataillon d'élite. « Mes chasseurs, écrivait leur commandant après les batailles des Vosges, m'ont fait vivre les plus belles heures de ma vie ». Mais le chef, le commandant RAUCH, était digne de ses chasseurs qui lui rendaient en estime et en affection, l'amour qu'il avait pour eux. Le soir de ce jour, la mobilisation commença. Convoqués par appels individuels, les réservistes rejoignirent dans la nuit. Sur notre frontière, personne n'avait désiré la guerre, personne n'aurait imaginé l'expression impie d'une « guerre fraîche et joyeuse ». Mais chacun avait souvent pensé au grand conflit et le voyait venir avec sang-froid et résolution. Si le 31 juillet, les troupes de couverture ont marché en avant, un ordre formel les maintient à dix kilomètres de la frontière. Le gouvernement veut en évitant tout incident ménager la dernière chance d'éviter la guerre. Le 3 août, la guerre est déclarée à 6h45 de l'après-midi. Nous avions toujours attendu sur notre frontière de l'est, une attaque foudroyante. Celle-ci ne se produit pas. Pendant les premiers jours, je ne puis guère signaler que des rencontres de patrouilles, quelques coups de feu échangés ça et là. Le premier coup de fusil de la guerre dans notre région a été tiré par le douanier MENGIN de la brigade de Luvigny. Le 3 août, près du cimetière de Raon-les-Leau, il abat un cavalier allemand en reconnaissance, un chevau-léger, dont les armes et l'équipement sont remis au commandant RAUCH. A ce moment, le 21e Corps est ainsi réparti : la 13e division occupe la vallée de Celles et la région de Badonviller-Montigny, la 43e D. I., à sa droite, tient le Ban-de Sapt et la vallée de la Fave. Dans chacun des secteurs, il se produisit un mouvement inverse. La 43e marche en avant pour s'emparer des cols. Le 7 août, elle s'installe aux cols de Sainte-Marie et du Bonhomme, non sans avoir éprouvé des pertes assez sérieuses, surtout au col de Sainte-Marie d'où elle ne peut déboucher pour s'emparer de la ville. Le 9 août renforcée par les 21e et 109e de la 13e D. I., la 43e pénètre dans la vallée de la Bruche. Le 12 août Saâles est occupée. Le 14, la division livre à Plaine et à Saint-Blaise-la-Roche, un brillant combat. Le 1er bataillon de Chasseurs s'empare du drapeau du 132e allemand. Les prisonniers sont nombreux, plus de 500 sont envoyés à l'arrière. Le moral de nos troupes est superbe. Dans la région de Badonviller ce sont les Allemands au contraire qui ont prononcé un mouvement en avant. Ils ont envahi Blâmont, Cirey, la vallée de la Vezouze, signalant leur passage par de sanglantes atrocités. Le 12 août, ils entrent à Badonviller, brûlent la ville, fusillent des habitants. Un frisson d'horreur secoue le pays. Les troupes de l'intérieur arrivent. Le 13e corps passe à Raon et se dirige sur Badonviller. La population acclame les 92e, 105e, 121e, 139e régiments, qui défilent de la gare aux Maisons Rouges au milieu d'un enthousiasme indescriptible. Le 14ecorps, venu des Alpes, gagne les cols des Vosges, partout on va marcher en avant. Le 14 août, le 21e Chasseurs s'empare du Donon assez mal défendu par quelques cavaliers. Sur la roche qui domine la montagne en avant du temple, un Chasseur marqua sa conquête. Dans la pierre, il grava « 14 août 1914. Prise du Donon par le 21e bataillon. Signé Clément ». C'était le nom du lieutenant qui commandait le détachement. Le nom du commandant RAUCH fut gravé à côté par un ciseau plus habile. Au-dessous du sceau des Chasseurs, les Allemands ont écrit le leur : « Le 21 août, les 109, 111 et 40e régiments de réserve l'ont pour toujours repoussé vers la France ». Voici le texte allemand : „Am 21 August durch die 109,111 et 40 für immer deutschen Reserve Regt nach Frankreich zurück geworfen”. Ce pour toujours était peu prophétique. Plus tard, beaucoup plus tard, une troisième inscription fut tracée, c'est le fier mot de Pétain à Verdun « On les a eus, 11 novembre 1918 ». Ces trois dates, ces défis que semblaient se jeter les soldats au sommet de la légendaire montagne druidique forment aujourd'hui une des curiosités du Donon. Dans les jours qui suivirent, se produisit un changement de troupes, assez peu compréhensible d'ailleurs. La 43e D. I. quitte les Vosges et le terrain dont elle connaît tous les détails, elle est remplacée par le 14e corps venu des Alpes. La 43e glisse à gauche. Le 18 août renforcée de la 2e brigade coloniale, elle se rassemble vers Abreschwiller, St Quirin et Walscheid, c'est-à-dire dans la vallée de la haute Sarre, en direction de Sarrebourg. La 13e division enlevée au 21e corps est rattachée au 14e, elle va opérer dans la vallée de la Bruche. Le 18 août, la 2e brigade (les Chasseurs) est au Donon, la 26e brigade, (21e, 109e R. I. et aussi le 17e R. I. prélevé sur la 2e brigade) campe à Schirmeck. L'objectif est une avance dans la vallée de la Bruche.


ARMÉE ALLEMANDE - Patrouille de Chasseurs Prussiens

Le Donon. 
Au Donon rien n'imposait encore cette retraite. Les Chasseurs du 21e occupaient les pentes du Donon et les forêts qui les entourent. Le 20 août, dès les premières heures, ils avaient aperçu au loin dans la plaine lorraine de grands rassemblements de troupes et durant tout le jour, le canon ne s'était point tu. Mais la bataille qui faisait rage de Morhange à Sarrebourg s'était affaiblie en gagnant la montagne qui ne se prêtait guère à de grands mouvements de troupes. Un combat assez vif allait cependant s'engager le 20 août en avant du Donon. Le dispositif est assez simple à relater. Le général BARBADE a lancé en avant trois compagnies du 20e bataillon. Les Chasseurs ont pour point de direction les montagnes au nord du grand et du petit Donon, le Noll, le Katzberg et le Grossmann, c'est-à-dire les premières pentes du grand massif, qui du Donon s'étend jusqu'à Dabo et Saverne. Les Chasseurs se heurtent à des forces supérieures et sont ramenés assez durement. La situation semble compromise et on peut craindre l'encerclement des trois compagnies. La position principale est au Donon et elle est tenue par le 21e Chasseurs. Le bataillon a une compagnie à Grandfontaine, une à l'est du grand Donon, une autre enfin avec le général BARBADE à la plate-forme de Velléda. Le commandant RAUCH a les trois autres compagnies, la section de mitrailleuses et la compagnie du génie du capitaine PETIT. Dans l'après-midi, il est renforcé par deux compagnies et demie du 57e bataillon, très éprouvées au cours des journées précédentes. Avec ces forces, le commandant doit assurer la défense du grand et du petit Donon et des avancées à droite et à gauche. La disposition des bois ne permet pas de compter sur une longue résistance des avancées. C'est au col qui sépare les deux Donon que le commandant organise des tranchées et des abattis qui arrêteront l'ennemi le soir du 20. Les Allemands se sont considérablement renforcés. Les Chasseurs ont devant eux la 28e division de réserve commandée par le général Von PAWEL avec les 40e, 109e et 111e régiments. Dans la matinée, l'artillerie allemande entre en action et prend sous son feu le petit Donon et le col. Des obusiers lourds de campagne tirent à obus explosifs. Mais, si la canonnade, répercutée par les échos de la montagne, s'étend formidable, les effets matériels sont à peu près nuls. Quelques blessés et pas de morts. Le terrain se prête peu d'ailleurs à l'action de l'artillerie. Notre 62e, colonel GRIACHE réuni autour du Donon manque d'objectifs. La 9e batterie peut cependant prendre sous son feu et disperser un bataillon allemand qui monte de Wische vers le petit Donon. Dans l'après-midi, comptant sur l'effet de leurs obus de 105 et utilisant le couvert de la forêt, les colonnes allemandes attaquent le petit Donon et les autres avancées. Dès le début de l'attaque, le capitaine ZUBER tombe gravement blessé et le lieutenant FUMAY prend le commandement. Les pertes sont lourdes, tous les chefs de section sont tués et la compagnie doit se replier sur le col. A droite du petit Donon, le sous-lieutenant SANGUET avec une section, tient pendant des heures contre un bataillon allemand et à la chute du jour seulement il se replie sur le col, blessé, mais marchant le dernier de sa section. Quand la nuit tombe, les Allemands essayent, grâce à l'obscurité, d'emporter le col. En vain, ils chargent au son de leurs clairons dont les notes tristes montent de la forêt. Ils s'avancent jusqu'aux défenses du col, mais sont reçus si vigoureusement qu'ils remontent en hâte au petit Donon, où ils creusent des tranchées et posent des fils de fer. Pendant la même journée, plus à droite, on avait vu l'ennemi marcher vers les Minières et le 21e régiment d'infanterie, mais l'attaque ne s'était pas produite. Dans la nuit, le 60e Chasseurs et un bataillon du 21e régiment d'infanterie livrent un combat assez vif vers Grandfontaine et réussissent à maintenir l'ennemi. Au jour, la lutte va reprendre et devenir plus violente. Le 21 août, à 4h15, le commandant RAUCH reçoit du général BARBADE l'ordre d'attaquer le petit Donon à 4h30. Un bataillon du 21e d'infanterie lui est envoyé en renfort en outre la compagnie de la plate-forme rejoint le bataillon. De préparation d'artillerie, il n'est point question. Il faudrait deux heures pour amener deux pièces au grand Donon où elles auraient des vues suffisantes. Impossible d'y songer et l'infanterie seule va entrer en action. Il ne s'agit point d'ailleurs d'une opération de grand style. Le but poursuivi est de dégager les trois compagnies du 20e coincées depuis la veille et ce but on l'atteindra. Le dispositif d'attaque est le suivant. Trois compagnies du 21e bataillon appuyées par deux compagnies du 57e attaqueront le petit Donon, le bataillon du 21e régiment se portera sur la « basse » entre le petit Donon et la côte de l'Engin. Encore plus à gauche, les Chasseurs du capitaine GAITET et la compagnie du génie PETIT tiendront les deux flancs du défilé de la route d'Abreschwiller pour empêcher qu'une contre-attaque ennemie ne vienne couper tout le dispositif et prendre à revers les assaillants du petit Donon. La section de mitrailleuses du 210 et une demie compagnie du 57e établies sur les pentes du grand Donon appuieront l'attaque de leurs feux ou en cas d'échec soutiendront le ralliement au grand Donon. A 4h30, les chasseurs escaladent les pentes du petit Donon sous une grêle de balles, qui au début passent au-dessus de leurs têtes. Les mitrailleuses appuient merveilleusement l'assaut. Avec un entrain superbe, le 21e enlève les premières tranchées qui sont pleines de blessés et de morts allemands. Mais le petit Donon est une position formidable. Les pentes escarpées, couvertes de rochers arrêteraient tous autres soldats que nos chasseurs. La résistance allemande se fait plus tenace. A l'abri des rochers et des tranchées creusées pendant la nuit, les tirailleurs ennemis rectifient leur tir. Les pertes sont lourdes. Le capitaine LAPOINTE, le képi ensanglanté, maculé de la cervelle d'un de ses hommes vient exposer avec un calme impressionnant, qu'à droite il est impossible d'avancer que tout homme qui se montre est immédiatement abattu. Les agents de liaison envoyés sur la gauche vers le bataillon du 21e d'infanterie tombent sans avoir pu remplir leur mission. Les Allemands contre attaquent alors au son de leurs clairons et de leurs tambours, la situation devient critique. Dans le groupe du commandant RAUCH, onze chasseurs sont tués dont l'adjudant RENAUD. Le chasseur FILLIOUD ordonnance du commandant, tire sans arrêt sur les Allemands à dix mètres, les abat comme dans un horrible jeu de massacre. Il tire et tire sans cesse jusqu'au moment où percé de quatre balles, son fusil brisé, il reçoit l'ordre d'aller au poste de secours. En route, une cinquième balle lui érafle le cou. Le lieutenant LAVOCAT et le sous-lieutenant MONTENOT sont tués, ce sont les premiers de la longue et glorieuse liste des officiers du bataillon qui tomberont au champ d'honneur. S'entêter serait folie. Ce serait, dans une entreprise impossible, faire détruire le bataillon. Ce serait aussi exposer le grand Donon à être enlevé dans le dos des compagnies qui gardent la face est et la direction de Grandfontaine. Le but principal n'est-il d'ailleurs pas atteint, les Chasseurs du 20e sont dégagés et peuvent rentrer dans nos lignes. Ordre est alors donné de battre en retraite sur le grand Donon dont le sous-lieutenant LEMARCHAND a organisé la défense. Le sergent-major SCHWINDENHAMMER va porter à la section de mitrailleuses établie sur le grand Donon face au col et au petit Donon, l'ordre de se replier. L'ennemi vient de repérer les mitrailleuses et de les prendre sous son feu. La section est très éprouvée. Son chef, le lieutenant MADON tombe le cou traversé d'une balle. Laissé pour mort sur le terrain, par une énergie surhumaine, il parvient à se relever et à rejoindre le bataillon. Le sous-lieutenant ERPINE est blessé sur les pentes du Donon au moment où il rend compte de sa mission au commandant. L'ennemi déborde la montagne, il entoure presque le Donon. Du sommet, les Chasseurs aperçoivent au loin au delà de la plate-forme de Velléda, les camarades de leur division. Parviendront-ils à les rejoindre ? Des patrouilleurs trouvent un passage libre. On prend comme point de direction la plate-forme et enfin les éléments qui viennent d'attaquer peuvent rejoindre la division. Ce qui a permis la retraite, c'est la belle défense du débouché de la route d'Abreschwiller. Les Chasseurs du capitaine GARITET et les sapeurs du capitaine PETIT ont tenu là jusqu'au bout sauvant ainsi leurs camarades. A la tête de ses hommes, le capitaine PETIT a été tué au cours du combat. Dans le même temps s'était poursuivie une lutte d'artillerie. Le 2ème groupe du 62e (commandant PAJOT) occupe la partie sud de la plate-forme. Le 3ème groupe (BROSSE) est à sa gauche, sur les pentes en arrière des fermes et des villas. Le 1er groupe (TOURDES), est en réserve près de la maison forestière de la Tête du Cerf. L'artillerie allemande est installée vers Fréconrupt. Trois batteries de 77 sont visibles en avant de la crête et nos artilleurs en ont bientôt raison, le matériel est démonté, le personnel détruit ou mis en fuite. Restait l'artillerie lourde allemande, une batterie de 105 et une de 150, invisibles derrière la crête de Fréconrupt. Vers 9 heures, l'observateur de la 3e batterie parvint à apercevoir les lueurs et à repérer les canons lourds. Les 75 tirent par rafales et les canons allemands se taisent. Pendant toute la journée, ils ne reprendront plus leur tir. Tel fut dans ses grands traits le combat du Donon. Il a laissé dans l'âme de nos populations vosgiennes des impressions profondes et le Donon restera un lieu de patriotique pèlerinage. C'est là que le 21e Chasseurs et les soldats du canton de Raon ont commencé leur glorieux mais sanglant sacrifice.

114 français sont tombés au petit Donon, 94 à la route d'Abreschwiller. Ils appartenaient presque tous au 21e Chasseurs. Les pertes allemandes étaient sensiblement égales. C'était le premier des sacrifices sanglants qui allaient commencer et, se poursuivre de ce 20 août au jour de l'armistice. Au cours de la guerre, 64 officiers, 157 sous-officiers, 1729 caporaux et chasseurs du 21e bataillon allaient tomber face à l'ennemi et cette liste funèbre est loin d'être complète. Cinq Chasseurs raonnais étaient parmi les morts, le sergent Paul BOUDOT, le caporal Maurice LARUE, les Chasseurs Camille JEANDEL, Emile GRANDJEAN, Henri RECEVEUR. Grande fut l'émotion à Raon quand on apprit qu'ils étaient tombés. On ignorait encore qu'ils n'étaient point les premières victimes de la guerre. Le premier Raonnais, mort au champ d'honneur est le jeune Paul FERRY, caporal au 37e, tué le 14 août au combat d'Arracourt en avant de Nancy. Son nom ouvre la longue et douloureuse liste des 225 Raonnais morts pour la patrie. Le soldat de 1914 était digne de ces grands ancêtres. Ne les a-t-il même point dépassés ?




La retraite. 
Le soir du 21 août, la retraite commence, elle va se faire bien entendu par la vallée de la Plaine avec ordre et méthode sans qu'à aucun moment, elle dégénère en panique. La 26e brigade (colonel HAMON) couvre le repli. Le 1er bataillon du 109e occupe des tranchées face au Donon et au ravin de Grandfontaine, les deux autres sont en arrière sous bois. Le 21e R. I. à la source de la Plaine et à la tête du Cerf, surveille la route qui descend du Donon vers Raon sur Plaine. Puis les régiments se replient, le 21esur Raon sur Plaine et le 109e sur Raon-les-Leau. Le 22 août, au matin, le bruit se répandit parmi les troupes qu'un Zeppelin venait d'être abattu. C'était exact. Vers 4 heures des territoriaux en service à la gare de Badonviller avaient aperçu le dirigeable géant. C'était le sergent FRICAUDET dans le civil alors substitut au tribunal de Bourges qui était arrivé la veille à Badonviller avec un détachement du 62e territorial. Depuis 4 heures, on entendait des bruits de moteur quand vers 4 heures et demie, le dirigeable sortit des nuages qui le cachaient. Il naviguait à très faible hauteur, 6 à 800 mètres, et dès ce moment semblait déjà ne plus obéir à la manoeuvre de ses pilotes. Une de ses hélices donnait mal, elle s'arrêtait après avoir fait quelques tours, et il était visible que l'appareil manquait de stabilité. A l'ordre du sergent FRICAUDET, les territoriaux berrichons ouvrirent le feu avec entrain sur cette cible superbe. Un millier de cartouches furent rapidement tirées par 63 fusils, pendant qu'une pièce d'artillerie lançait quelques obus. A si faible distance, les balles vinrent cribler le dirigeable et tout à coup celui-ci se dressa, tout droit, dans une position absolument verticale. Bientôt, on le vit se coucher, descendre lentement puis précipitant sa chute, venir s'abattre lourdement dans la forêt. Le Zeppelin, le L Z 8, était tombé à la place des Charbons, en haut de la cote des Collins, un peu à l'est de la Chapelotte. L'équipage put s'enfuir, chose facile dans l'immense forêt. Tout le jour, les soldats et les habitants vinrent contempler le géant mort et s'en partager des débris avec une curiosité joyeuse. Les principaux appareils furent enlevés et envoyés à Epinal, puis un détachement du 11e génie fit sauter le Zeppelin. L'hélice du dirigeable fut remise au préfet Mirman, qui en fit hommage à la ville de Nancy. L'hélice figure aujourd'hui au Musée lorrain, dans le vieux palais ducal. Quand les Allemands occupèrent le pays, sous le prétexte que des civils avaient dévalisé le ballon, ils frappèrent Celles et Allarmont d'une contribution de guerre. Chacune des deux communes fut taxée à 14 000 francs. A Celles, on eut tout d'abord quelque difficulté à réunir la somme. Les Allemands ne s'embarrassèrent pas pour si peu. Ils acceptèrent la combinaison que pour sortir d'embarras leur avait proposée le maire, M. CARTIER-BRESSON. La commune de Celles livrerait du bois de ses forêts et ce bois serait par les soins des habitants rendu en gare de Schirmeck. Finalement une collecte faite dans le village permit de trouver les 14 000 francs et Celles garda ses bois. Les Allemands démontèrent et emportèrent ce qu'ils purent de l'appareil mais des débris demeurèrent sur place pendant fort longtemps car par un singulier hasard, les lignes de tranchées se fixèrent juste à l'endroit où était tombé le ballon. La journée du 22 août fut l'une des plus pénibles. La poursuite de l'ennemi est molle assez irrésolue mais il faut rompre le contact dans un pays boisé, découpé où toutes les surprises sont possibles. Les troupes vont d'une allure très modérée. Lentement, la 26e brigade se replie de Raon-sur-Plaine sur Luvigny qu'elle n'abandonne qu'à 14 heures. A la nuit, nos arrière-gardes tiennent encore la région entre Vexaincourt et Allarmont. Le 20e bataillon de Chasseurs a eu un vif engagement au Nord-Est de Vexaincourt près de la Corbeille et de la Croix Brignon à l'endroit même où le samedi 24 septembre 1887, un forestier allemand avait tiré sur un groupe de chasseurs inoffensifs tuant l'un, blessant l'autre. L'escarmouche du 20e bataillon a été sanglante : à la Corbeille sont tombés le capitaine JACQUES et seize Chasseurs. Huit jours après un bûcheron de Vexaincourt, Georges CUNY dit le manchot releva les cadavres. Au milieu d'eux, se trouvait un Chasseur atteint au ventre et qui vivait encore. Attendant la mort, il était là depuis huit jours, au milieu des morts. Le bûcheron ramena le blessé à la scierie de la Chouette près Vexaincourt où le sagard le soigna et le cacha aux recherches des Allemands. Les soldats français qui le 16 septembre après la Marne et la Chipotte, allèrent jusqu'à Vexaincourt ramenèrent le blessé. Celui-ci guérit et put rejoindre son bataillon. Il fut malheureusement tué à la fin de la campagne peu avant l'armistice. Nul doute que nos troupes eussent pu facilement se maintenir dans la vallée de la Plaine vers Allarmont ou Celles et y contenir l'ennemi. Mais elles doivent obéir à l'ordre général, et venir prendre leur place dans la grande bataille qui se prépare à l'arrière, à la Chipotte et sur la Mortagne. La retraite de la 2e armée, nous l'avons vu a été plus précipitée et son aile droite se trouve très à l'arrière vers la Moselle et Bayon. La défense de la vallée de Celles n'est plus possible. Le 23 août, au matin, la 13e division est chargée du barrage Celles-Pierre-Percée. Les Chasseurs de la 25e brigade alors à Celles, Allarmont et le Grand-Brocard se replient par Pexonne et Neufmaisons. La 26e brigade s'arrête dans la vallée de la Plaine et fait tête. Mais l'ennemi ne prononce pas d'attaques, le soir seulement vers la Planée, il esquisse une poussée qui s'arrête assez vite. La nuit du 23 au 24 devait être plus agitée. Vers minuit, l'ennemi attaque Celles. Le colonel HAMON alerte le 21e d'infanterie, lance au combat ses hommes rassemblés à la hâte. Les 5ème et 6ème compagnies occupent des barricades établies à l'entrée de Celles. Elles brisent par un feu violent l'élan de l'ennemi qui se replie, laissant sur le terrain de nombreux morts. Pendant ce temps, le 17e s'est rassemblé, mais l'ennemi ne renouvelle pas son attaque. Le 24 à 4h30, les 1er et 2ème bataillons du 21e attaquent à leur tour en avant de Celles. Le 3e bataillon est en réserve à la Planée, le 17e tient Celles et les tranchées. L'ennemi accentue sa pression. Devant son attaque plus vigoureuse, nos troupes doivent abandonner Celles sous la protection de l'artillerie. A 6h15, le 20e bataillon de Chasseurs débouchant de Pierre-Percée vient appuyer la brigade, le 60e bataillon arrive à Lajus. Désormais, la retraite va se faire en bon ordre, en-dehors de toute pression de l'ennemi. Celui-ci s'arrête d'ailleurs essoufflé, la bataille lui a causé des pertes sensibles. Un chasseur allemand nous a laissé dans le Frankfurter-Zeitung du 18 septembre 1914, un récit du combat de Celles. « Le 24 août, écrit-il, un dur combat à Celles. La lutte commence à 6 heures du matin. Nous devons traverser des espaces découverts et on nous tire dessus de trois côtés. Nous avançons par bonds. Les obus et les shrapnells éclaircissent nos rangs. Un camarade près de moi a la tête enlevée, je suis renversé par la pression de l'air et n'en reviens pas d'avoir encore tous mes membres. Nous nous glissons dans une tranchée préparée par les Français. Impossible d'aller plus loin, le feu de l'ennemi est trop violent. Nous y restons deux heures. A midi, les chasseurs entrent les premiers dans Celles-sur-Plaine ». Nos troupes se sont repliées sur la Trouche. Le 17e Chasseurs en arrière-garde va y établir un barrage. Une partie de la 26ebrigade se dirige par ordre sur Etival, où elle rencontre la 27e division du 14e corps. C'est un chassé-croisé de régiments, de parcs d'artillerie et de convois. Enfin, tout se tasse à peu près. Le 109e a gagné Thiaville. Il doit défendre le vallon de Fagnoux. Les chasseurs de la 25e brigade sont à Raon et à la Neuveville. Le soir du 24 août toute l'armée a passé la Meurthe, de Raon-1'Etape à Mont-sur-Meurthe et Blainville. Le 14e Corps tient encore la rive droite dans la région Moyenmoutier, le Ban de Sapt, les avancées de Saint-Dié. Le lendemain, une grande bataille va se livrer.

La journée du 25 août. 
Cette journée du 25 août allait être décisive dans les opérations de Lorraine. La retraite est arrêtée, les Ière et 2e armées vont reprendre l'offensive. Sur tout le front, la bataille fera rage partout les Allemands se briseront contre les troupes françaises, désormais ils n'iront pas plus loin.

A Raon-l’Étape, la nuit du 24 au 25 août avait été sinistre. Ne restaient dans la ville que quelques petits postes, extrême pointe d'arrière-garde et quelques traînards dont la plupart allaient tomber aux mains de l'ennemi. Il était 22 heures quand la fusillade commença dans les rues. Les Allemands arrivés par le faubourg de Lunéville se heurtaient aux derniers soldats français. Le régiment qui entrait ainsi dans Raon était le 99e, l'ancien régiment de Saverne, celui du colonel REUTER et du lieutenant FORSTNER. Les soldats frappent à toutes les portes, enfoncent à coups de crosse celles qui ne s'ouvrent pas assez vite, officiers revolver au poing, soldats baïonnettes en avant se ruent brutalement dans toutes les maisons. Tout le long de la nuit, on tiraille dans les rues, le jour va se lever quand les premiers incendies éclatent à l'entrée du faubourg de Lunéville, la destruction de Raon commençait. Vers 4 heures, la bataille reprend avec plus de vigueur. Le grand pont de la Neuveville est défendu par des éléments du 20e bataillon de Chasseurs qui a fait de l'Hôtel du Pont, le réduit de la défense. Des gardes forestiers et des Chasseurs à la boucherie FIX gardent le passage de la passerelle au bas de la ville. Le 21e bataillon, celui de Raon, a reçu à 3 heures l'ordre de défendre la Neuveville. La 2e compagnie est à la passerelle des Châtelles, la 1e compagnie, capitaine SERENIS, tient le pont du chemin de fer ou plutôt son débouché. La 5ecompagnie, capitaine CUNCQ est au passage à niveau de la gare, la 4e en réserve, de même les 3e et 6e compagnies, maintenues à la Haute-Neuveville. Les Allemands ont placé des canons sur le quai Adrien Sadoul et dans la rue Chanzy. De la maison JOINARD, les mitrailleuses tirent sans arrêt sur nos troupes qui tiennent les maisons de la Neuveville, du cimetière au grand pont. De nombreux Allemands tombent dans la rue Thiers. L'ennemi n'arrive pas à forcer le passage du pont, il change alors de tactique et va tourner nos troupes par les ailes. Une colonne allemande passe la Meurthe à la hauteur de la papeterie METTENET et cherche à progresser en direction du chemin de fer et de la Haute-Neuveville. En amont les Allemands font la même manœuvre vers l'hôpital et la Sapinière, ils traversent la passerelle et le pont du chemin de fer au Plein-de-la-Roche. Pour appuyer leur mouvement ils ont au mépris du droit des gens, placé des mitrailleuses sur le perron de l'hôpital qui abrite des blessés français et porte le drapeau de la Croix-Rouge. Très inférieures en nombre, nos troupes ne peuvent résister à ces attaques de front et de flanc et à la fin de la matinée, les Allemands parviennent à passer la ligne du chemin de fer au Malfaing entre les chantiers LECUVE et la papeterie METTENET. Les Chasseurs du 20e et du 21e doivent évacuer la Neuveville et se replier vers les bois. Dans le plus grand ordre, ils se retirent en combattant sous le feu croisé des mitrailleuses allemandes et des tirailleurs installés sur les berges de l'étang Amos, dans des maisons de Raon et à l'hôpital. Au 21e bataillon, les sections FONFREDE, BONHOTEL, De MINBEL et LEMARCHAND forment les derniers éléments. Les pertes sont élevées. C'est là que tombent le capitaine CUNCQ et parmi les Chasseurs raonnais, le jeune caporal Albert FERRY. Les chasseurs se sont vaillamment comportés. Tous peuvent répéter les mots sublimes dans leur simplicité du capitaine SERENIS que les hommes emportent dans une couverture, la poitrine traversée. Nous avons fait ce que nous avons pu. Toujours face à l'ennemi, nos soldats gagnent le Joli-Bois, la Haute-Neuveville et la forêt. Ces combats dont la violence dépasse celle de tant de batailles qui ont fixé jadis le sort du monde sont encore inconnus de la plupart de nos compatriotes en leur apprenant par quels efforts avec quel héroïsme et quel courage ont été sauvées leur région et leur ville. Dans la forêt, la bataille échappait souvent aux chefs eux-mêmes et son histoire restera toujours un peu vague. Le 25 août vers le milieu du jour, Raon était pris et les troupes françaises se retiraient en combattant vers les bois et la Chipotte. Dès ce jour, une tentative avait été faite pour arrêter l'avance des Allemands sur la Meurthe. Le 14e Corps n'avait pas encore repassé la rivière et tenait la région Moyenmoutier - Ban-de-Sapt. L'ordre de la 1ère armée pour la journée du 25 août portait que la 13e division tiendrait les ponts de Raon-l’Étape et de Thiaville et que le 14e corps déboucherait de Moyenmoutier à 6 heures dans une attaque de flanc fort bien conçue. Il est dit plus haut, l'arrivée des Allemands à Raon et la bataille dans les rues. Les 20e et 21e bataillons se sont repliés et les Allemands ont passé la Meurthe. L'attaque du 14e Corps commencée le 25 août et qui se continuera encore le 26, n'a donné que des résultats incomplets. Le 14e alpins s'est pourtant avancé jusqu'à la lisière de la forêt, à la Sapinière, tout prés du pont du chemin de fer. Il a eu un vif engagement près de la roche des Corbeaux, sur la crête qui se dirige vers la Pierre d'Appel. Les tombes des Chasseurs marquent encore aujourd'hui leur ligne de bataille. Les 75e et 140e ont attaqué sur la côte de Saint-Blaise, les tombes sont nombreuses au-dessus de Chavré et à la carrière du Couvent. L'attaque du 14e corps n'a réussi qu'à ralentir l'avance allemande, la bataille de la Chipotte va commencer. Le 25 août, la ligne de bataille présente une forme assez étrange. Sur la Chipotte même, les Allemands ont dessiné un grand mouvement tournant. Ils ont traversé les bois par Baccarat et Sainte-Barbe et attaqué en direction de la route Chipotte-Saint-Benoit-Rambervillers. Ce sera d'ailleurs la direction générale de la bataille. Les attaques de front, venant de Raon, seront rares, presque toutes partiront de l'Ouest, viendront de la ligne Thiaville, dépôt de Merrain, Sainte-Barbe, Nossoncourt, perpendiculairement à la route Raon-Rambervillers dont elles auront pour but de s'emparer. Le 25 août au soir, le 21e Corps tient la ligne bois d'Anglemont, Saint-Benoit la Chipotte. « Vers la tombée du jour, quand nous regagnons Saint-Benoit, écrit le lieutenant Varenne, officier interprète à la 13edivision, dans son journal de route inédit qu'il a eu l'amabilité de me communiquer, l'horizon du sommet du col est tragique. Partout de sinistres flamboiements. C'est d'un côté Raon-l’Étape qui brûle, de l'autre c'est Sainte-Barbe. Les Allemands se vengent sur le village de leur échec de la journée. Vision douloureuse de la patrie foulée aux pieds par les Allemands qui procèdent systématiquement à la série de crimes sur lesquels ils comptent pour abattre plus aisément notre résistance ». Pour le 26 août, l'ordre de Dubail est d'attaquer. Ce sera d'ailleurs l'ordre de tous les jours, qui se résume dans l'instruction n° 45 de la 1ère armée. « Continuation de l'offensive qu'il faut entretenir à tout prix et avec la dernière énergie pour durer et gagner du temps nécessaire à nos succès par ailleurs ». Les instructions allemandes prescrivent, elles aussi, l'offensive et les deux attaques vont se heurter l'une à l'autre. Le 26 dès 5 heures, la bataille est commencée. L'ennemi attaque en masses épaisses venant du dépôt de Merrain, de Thiaville et du vallon des Grands Fourchons, il cherche à tourner le col par la Croix Rouge. Ce sont les troupes de STENGER qui tentent ce mouvement débordant qui s'étend jusqu'à Saint Benoit. L'attaque française se produit à son tour. Le 1er bataillon du 21e d'infanterie se porte vers la Haute-Neuveville, à 10 heures, le 21e bataillon de Chasseurs attaque et pousse ses éléments avancés jusqu'à la Haute-Neuveville, le lieutenant SENGELER est tué en faisant le coup de feu. Mais les Allemands gagnent du terrain menacent le col et bientôt s'y installent. Le 109e se replie sur Saint-Benoit. Les chasseurs et le 21e R. I. rétrogradent. La retraite est envisagée. Le 21e B. C. P. est encore sur les pentes qui descendent vers Raon, il est presque cerné. Tout-à-coup à 15 heures, il entend derrière lui vers le col, les sonneries entraînantes de la charge. Ce sont les clairons des Chasseurs, c'est la musique du 21e régiment qui joue la Marseillaise. C'est la lutte corps à corps de la Chipotte au pont de Raon près de Saint-Benoit. La charge a réussi, le col est dégagé. Les 20e et 21e bataillons montent vers la Chipotte, le lieutenant LEMARCHAND est tué en tête de sa section en chargeant l'ennemi. « Le col est disputé avec acharnement, écrit le lieutenant Varenne dans son journal. En avant de nous, le long des pentes, c'est un feu roulant continu de mousqueterie. Les mitrailleuses moulent la mort avec leur bruit sinistre d'horlogerie. Les charges à la baïonnette se multiplient, les notes des clairons s'élèvent, alertes et pressées dans les accalmies du tir. Très peu de coups de canons, sinon dans le lointain, mais ici la mêlée d'infanterie la plus ardente, avec ses alternatives d'avance et de recul ». Et le lieutenant continue : « Le 26 août, nous apprenons que Nancy tient toujours et que la vague allemande s'est brisée contre nos lignes. Cette nouvelle, communiquée aussitôt aux troupes leur donne confiance ». A 17 heures, les Chasseurs ont rétabli la liaison avec la brigade. Ils reçoivent l'ordre de dégager Saint-Benoit. Quand ils arrivent, les coloniaux sont déjà rentrés dans le village où les Allemands avaient pénétré. Dans la soirée, le col est à nous, la garde en est confiée au 109e qui tient la ligne cote 421- la Chipotte. Après avoir repris Saint-Benoit, nos troupes se retranchent le long de la route de Rambervillers. La matinée du 27 fut assez calme. Vers 13 heures, les Allemands attaquent à nouveau, en dessinant le même mouvement, tournant en arrière de la Chipotte, vers Saint-Benoit et la sortie de la forêt. Ils refoulent le 109e et vers 15h30 arrivent au col qu'ils ne peuvent dépasser. Le feu ennemi devient moins intense. Un bataillon du 6e colonial relève le 109e épuisé. A la chute du jour dans une dernière attaque, les coloniaux refoulent les Allemands qui une fois de plus abandonnent le col. Dans la nuit qui suivra, la position n'appartiendra à personne, elle sera un « no mans land », suivant l'expression qu'on n'employait pas encore. La situation n'en restait pas moins sérieuse. Ce jour, l'ennemi a marqué quelques succès, il est entré à Saint-Dié. Sous sa pression, la 27e division a dû abandonner le massif de Repy et se replier sur Nompatelize et Saint-Remy. Il menace la route Saint-Benoit-Rambervillers et peut-être un dernier effort lui permettra-t-il d'atteindre le but, forcer le col et la route, couper en deux la 1ère armée et s'ouvrir le chemin de la Moselle et d'Epinal. Les 28 et 29 août, la situation va rester critique. Les Allemands ont enlevé au 13e corps, la position de la Grande-Pucelle entre Doncières et Xaffévillers et menacent Rambervillers. Après la prise de Saint-Dié, ils pénètrent dans le massif du Haut Jacques vers Brouvelieures et la Haute Mortagne. Un vaste mouvement enveloppant se dessine autour des défenseurs de la Chipotte. Tout près d'eux, la 27e division a perdu Nompatelize, mais elle tient encore la lisière de la forêt, derrière le village. A force de courage, ils vont maintenir cette situation difficile. Le 28 août, le 13e Corps enlève les positions perdues à la Grande-Pucelle près de Doncières, le 21e corps reprend l'offensive, la 44e division vers Sainte-Barbe, la 43e vers Nossoncourt, la 26e brigade et la 2e brigade coloniale sur la Chipotte. Les Allemands ouvrent un tir d'artillerie lourde de Sainte-Barbe sur Saint-Benoit et un des premiers obus atteint le poste de commandement de la 26e brigade. Au soir, les positions sont sensiblement maintenues. La brigade coloniale est au col et à ses abords, et si, à 21 heures, les Allemands sont entrés dans Saint-Benoit, le 21e corps garde ses avant-postes devant le village, à Bru et près de Rambervillers. La 44e division tient toujours le bois d'Heurtemanche. L'enchevêtrement des positions rend bien difficile toute description qui voudrait atteindre une précision de détails. Le 29 août, au matin, la brigade coloniale a repris Saint-Benoit, mais n'a pu que faiblement progresser dans la forêt vers Sainte-Barbe. Tout le jour, la bataille a continué sans amener nulle part de changements appréciables. Il semble que les Allemands ont donné leur effort maximum. Le 30 août va amener un retour de fortune. Sur toute la ligne des Vosges, l'armée française marche en avant. A l'extrême droite, la 41e division progresse sur Mandray et les Alpins au col des Journaux, la 28e division développe son action dans le massif du Kemberg, la 27e division reprend la Salle, la Bourgonce et en fin de journée Nompatelize et Saint-Remy. A la Chipotte, le 21e corps fait des progrès appréciables, malgré l'extrême fatigue des troupes. Ce fut une des journées les plus sanglantes, ce fut aussi une des plus belles. Dix fois les charges héroïques se multiplièrent, dans des corps à corps si violents qu'on retrouva, dit-on, les corps de deux ennemis qui s'étaient, l'un l'autre, traversé la poitrine de leurs baïonnettes. Ces charges, il est facile d'en fixer le terrain par les tombes nombreuses qui le parsèment. C'est le plateau à gauche de la route la Chipotte-Saint-Benoit, non loin de l'endroit où s'élève le monument des chasseurs, derrière le grand cimetière qui réunit aujourd'hui dans le repos éternel, les restes sacrés des défenseurs du col. Si les grands sapins, morts eux aussi sous les balles, ont du être abattus et si leur chute a enlevé à ces lieux un peu de leur majesté tragique, le terrain de la charge n'en reste pas moins un pieux et patriotique pèlerinage.

Cette charge a été dite par des chasseurs du 21e bataillon. 
Le 21e bataillon a cantonné à Bru le 26 août au soir, le 27 à Housseras. Le 28, il a été placé aux avant-postes à la passée du Renard et il y est demeuré une partie de la journée du 29. Ensuite marche par les bois sur la Chipotte. Le 3 août à 6 heures, le 17e bataillon attaque au centre, le 20e à droite, le 21e à gauche (2e, 5e et 6e compagnie en première ligne, 1e et 4e en renfort). Le lieutenant MEYER est tué en tête de sa compagnie au moment où elle entre en ligne. Après plusieurs attaques de front ou en se rabattant, les chasseurs reprennent très vivement la poussée avec leurs camarades des 1er, 10e et 31e bataillons. L'ennemi cède quelque peu mais nous n'arrivons pas à l'enfoncer. Au 21e, le lieutenant FONFREYDE est tué en enlevant sa section à l'attaque, le lieutenant FUMAY tombe en tête de sa compagnie au dernier bond. La lutte se poursuit une grande partie du jour. A 15 heures 30, le général donne l'ordre de cesser l'attaque, le 21e reste sur la crête pour s'opposer à un mouvement de l'ennemi, les autres bataillons vont au repos. La journée avait été dure. Les pertes étaient sensibles et ce n'est point sans émotion que je retrouve aujourd'hui la lettre d'un parent, le capitaine PASDELOUP, du 10e bataillon. Cette lettre porte une date émouvante : « Devant la Chipotte, le 3 septembre 1914. Nous sommes depuis quatre jours sous bois devant la Chipotte. Je commande deux compagnies qui réunies, fournissent 190 fusils au lieu de 500. Le commandant tué, 4 capitaines morts ou blessés, dont Brunet. Il reste 4 lieutenants de l'active et 3 de la réserve, plus d'adjudant, 2 sergents-majors tués. En somme, nous avons trinqué, mais le moral est bon. Le 30 août, à l'attaque de la Chipotte, ma compagnie a perdu en 8 minutes, dans une charge, 1 sergent-major, 4 sergents et 41 chasseurs.  Nous espérons les chasser bientôt de l'autre côté de la Meurthe, ce qui nous permettra d'attendre les succès de l'armée du Nord ». Le 31 août, DUBAIL dans l'ordre général n°19 communique aux troupes la note de JOFFRE « qui exprime aux 1ère et 2e armées la satisfaction pour l'exemple de courage et d'endurance qu'elles ont donné ». Ces exploits, la division Barbot allait les renouveler. Récit au livre du capitaine Humbert « La division Barbot ». « Le 1er septembre, BARBOT avait résolu de percer à l'ouest de la Chipotte et par une avance rapide vers la vallée de la Meurthe de forcer les Allemands à abandonner les positions qu'ils tenaient sur la crête. La journée avait bien commencé, l'ennemi avait été surpris. Le 159e, dans une attaque brillante, avait enlevé des canons, la crête était franchie. Soudain, des colonnes sont signalées débouchant de Ste-Barbe, suivant l'allée sommière. Elles vont arriver sur les derrières de la brigade. Ce danger, BARBOT le connaît, il l'avait prévu et s'il se produit, c'est que les bataillons chargés d'y parer n'ont pas exécuté à temps la mission qu'ils ont reçue. Maintenant, il faut, en hâte, arrêter cette avance, permettre à la brigade de se dégager. Aura-t-on le temps ? Barbot rappelle tout son monde vers le col. Il s'y trouve, impassible. Les premières compagnies, il les jette sur l'allée sommière. Allez, marchez droit devant vous, il ne s'agit pas de se défendre, il faut repousser l'ennemi, dit-il de sa voix calme et impérieuse. Il y a là des unités du 97e et du 159e, elles avancent de part et d'autre de l'allée. Bientôt, une fusillade, de tout près, les arrête. En vain, certaines tentent à la baïonnette, de renverser l'obstacle. Toutes sont immobilisées avec des pertes lourdes. Elles se terrent, elles ouvrent le feu, elles tiennent assez longtemps pour sauver la brigade. C'est à ce moment que le colonel Roux, commandant le 97e, tomba grièvement blessé». Le terrain de l'affaire du 1er septembre se place le long et à l'ouest de la route qui descend de la Chipotte vers Raon sur les pentes du vallon boisé des Grands-Fourchons où coule le ruisseau qui descend à Thiaville. L'allée sommière dont parle le capitaine Humbert est la tranchée forestière qui se détache de la route près du monument colonial, et à travers la forêt, gagne le dépôt de Merrain et Sainte-Barbe. Dès ce moment, 30 août - 1er septembre, on a la sensation que cela va mieux.  Les Allemands ne passeront pas, ils semblent reconnaître eux-mêmes l'inutilité de leurs sacrifices. Ce n'est pas encore le recul mais il y a quelque chose de changé. L'ennemi se fortifie, appelle des réserves et envoie ailleurs ses troupes de l'active. Le général DUBAIL désigna le 21e corps dont l'embarquement commença le 4 à Bruyères, Darnieulles, Epinal et Thaon. Le Corps d'Armée débarqua le 6 dans la région de Wassy et avec la 4e armée de LANGLE De CARY était engagé à partir du 9 dans les dernières journées de la bataille de la Marne. Il avait laissé à la Chipotte la 86e brigade, celle des chasseurs de St-Dié alors en ligne dans les ravins qui dominent la ferme même de la Chipotte. Les Chasseurs avec la 2e brigade coloniale et la 44e division devenue division de VASSART et division BARBOT formèrent une nouvelle unité qu'on appela le corps provisoire et qui eut pour chef le général DELETOILLE. Le départ du 21e corps allait modifier la physionomie de la bataille. Désormais, il ne pouvait plus être question d'offensive à tout prix, d'attaques poussées à fond. L'ennemi, de son côté, semblait avoir abandonné foute idée de percer, le principal était de maintenir les positions actuelles. L'instruction du 4 septembre prévoit donc qu'en raison des prélèvements, il faut adopter désormais une attitude défensive et se borner à maintenir les forces que l'armée a en face d'elle. S'organiser défensivement, constituer des réserves, prévoir et commencer une seconde ligne de défense par Ortoncourt, Moyemont, Romont, Destord, Bruyères, la Vologne, telle est la nouvelle tactique adoptée. Les combats ne cessèrent point cependant et dans les jours qui suivirent, ils eurent parfois un caractère d'extrême violence. La division de VASSART doit se replier quelque peu au cours de la nuit du 3 au 4 dans le bois de Bru, les Allemands prennent pied à nouveau dans Saint-Benoit, mais à notre gauche ils ne dépassent pas le bois d'Heurtemanche. Dans la journée du 4, l'ennemi tente encore un grand effort. Le même jour, la 27e division, violemment attaquée, perd à nouveau Nompatelize, la Salle et le Petit Jumeau. Le 5 et le 6, les attaques allemandes continuent avec la nouvelle bataille que l'ennemi à commencé devant Nancy sur les positions du Grand-Couronné. La 27e division abandonne la passée du Renard, la croix Idoux, le Haut-Jacques. Peut-être le repli sur Brouvelieures et l'encerclement de la Chipotte sont-ils à craindre. Le 6 la situation s'améliore, la 27e division reprend l'offensive et marche en avant. L'ennemi est à bout de souffle. Le XVe Corps quitte Raon, il va s'embarquer dans la région d'Avricourt. Par Trèves et Maubeuge, il est transporté dans le massif de Saint-Gobain où il prendra part après la Marne à la première bataille de l'Aisne. Le général Von HEERINGEN est aussi appelé à l'Ouest, la VIIe armée est transférée vers Laon et Saint-Gobain, ses éléments qui restent dans les Vosges vont être rattachés à la VIe. Le XVe corps de réserve remplace les troupes de l'active, les relèves vont encore s'accentuer. De notre côté, elles s'opèrent aussi rapidement, la 6e division de cavalerie est partie le 6 septembre. Le 9, le 13e corps est relevé, laissant ses positions à la 71e division de réserve (général KAUFMANT). Désormais, il n'y aura plus à la Chipotte de grandes actions. Le 10, l'ordre du jour de JOFFRE à DUBAIL semble clore la bataille, en consacrant l'héroïsme de la 1ère armée : « Depuis près d'un mois, votre armée combat presque journellement, montrant des qualités remarquables d'endurance, de ténacité et de bravoure. Vous avez su vous-même, insuffler à tous, l'énergie dont vous êtes animé. Malgré les prélèvements importants qui ont été successivement opérés sur vos forces, vous avez su maintenir l'ennemi et vos troupes ont compensé la diminution de leurs effectifs par une activité toujours croissante. Je tiens à vous témoigner, à vous et à la 1ère armée, toute ma satisfaction pour le résultat obtenu ». Aux soldats de la Chipotte, DUBAIL adressait aussi son hommage. Ce même jour, il écrivait dans son Journal de campagne :  « J'avais pour nos hommes la plus vive affection, cette affection se double aujourd'hui d'une admiration sans réserve. Tout mouvement de retraite nous est interdit. Il faut tomber sur place plutôt que de reculer. Et chefs et soldats ont tenu et tiendront, étonnant le monde par cette magnifique endurance, par ce stoïcisme qu'on se refusait généralement à reconnaître au Français aimable et léger ». Le 10 septembre, on constate de plus en plus que l'ennemi va se déclarer vaincu. Les rapports des aviateurs, les multiples reconnaissances d'infanterie disent qu'il se prépare à la retraite. Le 11 septembre à 11h45, DUBAIL donne l'ordre de faire partout pression sur l'Allemand et de marcher en avant. A 13h10, il fait connaître que les troupes françaises viennent de rentrer à Saint-Dié. La poursuite va commencer. Ce n'est point sans amers regrets que la 1ère armée va s'arrêter assez vite. Au moment où elle s'ébranle, un de ses derniers corps actifs, le 8e, lui est enlevé. Une nouvelle mission lui est attribuée. La 2e armée est envoyée en Woëvre et la 1ère armée s'étendra désormais des Vosges à la Moselle. La 71e division, dans le secteur de Baccarat, est insuffisante pour combler les vides et il faut renoncer à l'espoir de bousculer l'ennemi au-delà de la frontière. La vallée de la Meurthe et ses avancées de Lunéville à Saint-Dié vont seules être libérées. La bataille continuera quelques jours dans la région du Ban-de-Sapt et de Senones comme dans la vallée de Celles, et bientôt les tranchées et les fils de fer fixeront des positions qui resteront sensiblement les mêmes pendant plus de quatre années.

Physionomie générale de la bataille. 
Au point de vue stratégique, quelle fut l'importance de la bataille ? En luttant pied à pied, Dubail et Castelnau ont permis le rétablissement de la Marne. Ils restent eux et leurs soldats parmi les meilleurs artisans de la victoire. Et si là-bas à l'ouest, l'enjeu était peut-être plus grand, ici dans les montagnes vosgiennes, les troupes ne furent pas inférieures en abnégation, en héroïsme et en courage. Jamais ces hautes qualités ne furent plus nécessaires qu'à la Chipotte, seul terrain de bataille. Tous ceux qui prirent part à ces premiers combats en ont conservé une impression profonde que n'ont point effacé les luttes de quatre années. La Chipotte n'a rien de la bataille classique. Pourtant, si quatre années de guerre n'avaient multiplié à l'infini les exploits de grandeur héroïque, la Chipotte ne serait-elle point restée une bataille que ferait à travers les âges revivre la légende. C'est que la lutte sous bois à son mystère et ce mystère sa poésie sanglante. A la Chipotte, rares sont les tranchées qui arrêtent l'élan, à peine parfois un fossé élargi ou un peu de terre remuée, peu d'artillerie qui brise sous son choc brutal toute initiative individuelle. L'ennemi est invisible, où est-il ? On ne le sait. Au détour de chaque sentier, derrière chaque arbre, la mort guette l'homme qui tombera sans savoir d'où est venu le coup. Les balles claquent sous les arbres, de temps en temps un obus siffle. Parfois, un grand silence et, sous le soleil d'août, les oiseaux chantent dans la forêt comme si la mort ne planait pas au-dessus des grands sapins. Et puis, un coup de fusil part, le charme est rompu, la fusillade recommence, elle dure, elle s'étend, inlassablement, de longues heures, parfois sans but, sans motif. Le jour, souvent la nuit, ce sont des reconnaissances de quelques hommes qui se heurtent, se fusillent, au hasard des rencontres que tracent aujourd'hui les tombes éparses dans la forêt. Les patrouilles allemandes pour se reconnaître entre elles, lancent comme cri de ralliement, le chant sinistre de la chouette. Souvent, des bataillons entiers tirent les uns sur les autres, sans se voir, se devinant à peine. En certains jours, c'est la grande lutte. Les Allemands ont pris le col, il faut les en chasser. Les clairons des chasseurs sonnent la charge, le 26 août, une musique d'infanterie près du col, jouera la Marseillaise et la charge héroïque s'en va dans la forêt, sur la pente du vallon, sous les sapins et sous les hêtres. Vous tous qui passerez là, découvrez-vous. Des héros dorment à vos pieds. La route de la Chipotte traverse le massif presque en son milieu. Elle réunit Raon-l’Étape et Rambervillers et de là en se divisant, court par deux voies différentes vers Epinal et ses forts. Maîtres de la route, les Allemands coupent en deux la 1ère Armée, rejettent son aile droite vers les Hautes-Vosges et ont devant eux la plaine pour marcher sur Epinal. C'est là qu'il faut tenir à tout prix. Le col de la Chipotte n'est point un de ces passages de haute montagne dont son nom pourrait donner idée à l'imagination. C'est une « patte d'oie » assez banale. Au sommet de la côte qui monte de la Meurthe à sept kilomètres de Raon, s'étend un plateau de quelques centaines de mètres. Sur la crête Nord, trois routes se séparent, deux descendent vers Raon, une autre sur Etival et le cirque de Nompatelize. Au rebord de la crête sud, à la Croix-Rouge, deux routes sur Saint-Benoit et Rambervillers, à l'ouest des tranchées forestières vont vers Sainte-Barbe et le dépôt de Merrain. A l'est, une crête de hauteurs, très nettement dessinée, domine Nompatelize par Voirin-Châtel, le col de Barémont et la colline des eaux. Comme dans toutes les montagnes des Vosges moyennes, les grands plateaux sont rares, le sol se vallonne en de multiples replis qui rendent l'orientation difficile. Le taillis, les sapinières masquent la vue. Au col de la Chipotte, qui doit son nom à une très humble ferme, perdue dans l'étendue de ces bois, la nature n'avait pas préparé un champ de bataille. La forêt qui l'entoure a un charme pénétrant et doux. Les grands hêtres se mêlent aux noirs sapins des Vosges, la fougère et la bruyère étalent à leurs pieds un tapis vert et rose, forêt profonde silencieuse, un peu mystérieuse et que l'imagination peuplerait volontiers de gnomes et de sorcières, mais sorcières aimables et fées bienfaisantes. C'est un lieu de promenade et de rêverie, ce n'est point un terrain de bataille et de carnage. Et cependant, du 25 août au 12 septembre, les troupes vont se heurter là. Le col de la Chipotte marquera le terme de l'avance allemande. Ces combats, dont la violence dépasse celle de tant de batailles qui ont fixé jadis le sort du monde, sont encore inconnus de la plupart de nos compatriotes.
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